Ces enfants-là

enfants

 

C’est un texte en prose que je place maintenant dans mon blog.
Pourquoi pas avant ?
Parce que mon roman La Frontière, KUFIRI va bientôt prendre son envol en Albanie, grâce aux éditions Buzuku. Tout un symbole.

 

Ces enfants-là

 

Ils sont pâles, chétifs, malingres. Ils errent des heures dans les rues, des heures dans leur tête et quand ils rentrent chez eux, personne ne les attend. Un repas seulement ; jamais une caresse, jamais un sourire. Alors le cœur troué, ils mangent puis vont se coucher. Comment peuvent-ils dormir ? Personne ne vient les border. Tant bien que mal, ils cherchent à s’endormir.
Des sanglots, des pleurs acides, voilà tout ce qu’ils ont. Un livre peut-être pour apprivoiser le sommeil ? Mais lire est interdit après 21 heures. Tristes, ils attendent que la nuit les enlace mais la nuit ne vient pas, pas pour ces enfants-là. Ils fixent le noir de la chambre, se demandent ce qu’ils ont fait, pourquoi on ne les aime pas, puis après de longues heures, leurs yeux se ferment, se scellent aux rêves, rêves qui se transforment vite en cauchemars, grands couteaux noirs qui les empalent. Ils se réveillent en sursaut, en pleurs, n’appellent personne car personne ne viendra. Les parents sont bien trop occupés à dormir. Demain eux, ils travaillent, demain eux, ils vivent alors que leurs enfants ne respirent plus.

L’école demain. Ils y retournent, l’œil éteint, fatigués. Les leçons défilent ; ils n’en comprennent que la moitié. De l’école ils n’apprennent que brimades et solitude. La cour de récréation ne recrée rien, pas ce dont ils rêvaient : jouer avec les autres. On se moque d’eux parce qu’ils sont mal habillés.
Les parents les négligent. Acheter des vêtements coûte trop cher. On préfère acheter du vin et partir en week-end, loin de ces pouilleux. Alors ils portent toujours les mêmes vêtements, traînent une honte indicible, se blottissent dans le coin de la cour et inlassablement attendent.
Quelquefois, une institutrice remarque ces petits êtres trop sages, enfermés dans l’absence. Elle leur sourit. Leurs yeux sitôt brillent comme des joyaux. « Veux-tu parler un instant avec moi ? ». Ils hésitent, se méfient. Est-ce un piège ? Sûrement. La dernière femme qui leur a souri, ensuite les a cognés. Alors comme des animaux apeurés, ils se lèvent et vont s’installer un peu plus loin, dans une tanière imaginaire. Autour d’eux, les enfants jouent, crient. Ils ne les entendent pas. Pourquoi les entendraient-ils ? Leur cœur est ailleurs, vissé dans le vide.
Et les journées s’écoulent blanches, angoissantes. Et toujours la même solitude : les parents le soir, plantés devant la télévision. Elle leur est interdite.  » Va-t-en ! Ici c’est chez nous, pas chez toi ! : » Dès l’âge de sept ans, ils entendent ça, comme les cris, les injures. La solitude le soir, le lit : obligatoire ! Mais il n’est que 20 heures ?!? Tant pis, ils se résignent, parlent à leur peluche, un lapin de fortune. Elle au moins écoute. Ils la vénèrent…l’unique lien avec le monde. Ils s’inventent des histoires, construisent des rêves que bientôt les parents viennent fracasser. Ils entrent dans la chambre, furieux : « Ton bulletin de notes est mauvais ! Sale gosse, tu verras, on en reparlera demain !!! ». Ils paniquent, urinent au lit.
Une raclée, voilà ce qu’ils prendront ou des courses à faire : des dizaines de bières à remonter, des packs qui scient les bras.

Ces enfants-là, ils vivent dans le silence. Ils ne parlent plus, ne mangent plus; ils s’éternisent dans l’invisible. Les voisins les voient, les croisent mais ne les embrassent pas. Et eux, ils attendent sans vraiment attendre.
La vieille femme là, ils l’aiment bien ; ils aimeraient lui rendre service, s’entendre dire « merci ». Mais ils n’osent pas. Elle est pourtant là, un soir, croise un de ces oisillons, seul dans les escaliers de l’immeuble. « Tu veux venir chez moi, tu veux bien me lire une histoire ? ». Ils sautillent de joie, ramassent leur cartable et donne la main à cette bienfaitrice, une main si douce. Quelqu’un enfin près d’eux. La vieille femme les félicite, nostalgique déclare que l’enfance est une période merveilleuse. Le livre brutalement se referme. Une fois de plus, ils ne comprennent pas. L’enfance ? Qu’est-ce que c’est sinon la peur, l’ennui, la mort ?
Ils se taisent, ont du mal à sourire. Et pourtant ils le font, de peur de vomir leur mal être, leur non-vie, la violence qui les détruit. Alors timides, ils s’en vont, déambulent dans les rues, vieux déjà, usés, voûtés. Lorsqu’ils sont épuisés, ils retournent chez eux toujours effrayés à l’idée d’être battus. L’infernal cycle familial : pas d’amour, pas d’amis ; pas d’avenir pour ces enfants-là.

Ce sont des jouets que le dimanche, on expose devant les invités -bien habillés cette fois. Des jouets cassés.

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